Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
  Présentation
  Missions
  Textes de référence
  Organisation
  Groupes de recherche
  Comités scientifiques
  Projets et réalisations
  Publications
  Projets
  Visites, rencontres et missions scientifiques
  Colloques et tables rondes
  Bulletins de l'Institut
  Liens utiles
  Bibliothèque
  Nouvelles acquisitions
  Chercheurs
  Partenaires
  Comptes rendus
  Commentaires
 
Accueil Nous contacter Demande d'informations Plan du site
Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Rivet

Pour une histoire du Maroc revisitée

(Publié dans "Revue Historique" N°670-Avril 2014 PP: 377-384)

Elaboré par une équipe de près de cinquante collaborateurs coordonnée par l’éminent médiéviste Mohamed Kably, cet ouvrage, trop discrètement publié en 2012, a été rédigé en arabe et en français et sera l’objet d’autres versions en anglais et en espagnol. A priori, on pouvait redouter le lancement d’un bateau ivre avec une telle armada de collaborateurs et soupçonner une commande d’Etat, puisqu’il est publié par l’Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc. De fait, il n’en n’est rien. Le livre a été homogénéisé par une équipe restreinte de re-lecteurs qui ont introduit des « fondus enchaînés » de sorte à ce que l’ouvrage fasse suite à lui-même. Et – comme on va le voir – il n’est nullement un panégyrique de la dynastie alaouite, pas plus qu’un plaidoyer en faveur de l’« exception marocaine », ce slogan, ce cliché qui décorent tant d’ouvrages1 et de reportages dans la presse. Pas plus ne prétend-il être un livre manifeste de la génération d’historiens marocains qui s’est éclose dans le courant des années 1980. La raison d’être de cette entreprise collective, c’est de contribuer à l’avancement de la connaissance historique du Maroc. Et, de ce point de vue, force est de constater que l’ouvrage est une réussite.

Rappelons que, depuis la sortie de l’excellente synthèse éditée en 1967 chez Hatier2, des histoires du Maroc à une voix sont parues3, mais plus aucune partition multi-instrumentale. Si on peut regretter l’absence de quelques anthropologues férus d’histoire comme Rahma Bourquia ou Abdallah Hammoudi, on notera, par contre, la contribution de politologues (Mohamed Abdelelhay Moudden et Mohamed Tozy), d’un architecte urbaniste (Saïd Mouline) et d’un journaliste homme de lettres (Driss Ksikès) dès lors qu’on aborde le XX° siècle.

Après ce cadrage liminaire, déroulons le fil de cet imposant volume de 839 pages, ponctué d’éclairants croquis de position et de morceaux choisis extraits de sources historiques topiques, logés à la fin de chacun des dix chapitres à travers lesquels se tendent les lignes de force de l’ouvrage. Le parti pris des auteurs d’innover est patent. Bien entendu le Maroc ne débute pas avec l’irruption de l’islam. Deux forts chapitres lui préludent. L’un est consacré à la préhistoire et permet de mesurer l’importance des trouvailles scientifiques opérées depuis le Hatier datant de 1967. L’autre a pour objet le Maroc au cours de l’Antiquité (du VII° av. J.-C. au VII° ap. J.-C.) et propose une périodisation fort neuve et stimulante pour ceux qui n’étaient pas au courant des fouilles archéologiques et des découvertes épigraphiques opérées au Maroc depuis un demi-siècle. Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié la manière dont les trois auteurs de cette mise au point laissent volontairement flotter le lexique, faisant fi de l’évolutionnisme si longtemps en cours dès qu’on abordait la question de la romanisation du Maghreb. Ils prennent leur parti de l’anarchie de la terminologie ambiante et se gardent de légiférer à ce sujet : phénicien, carthaginois, punique, punico-mauritanien, lybico-berbère, paléo-berbère. Tout en retenant, pour périodiser, l’appellation de « Mauritanien », découpée en quatre périodes du VIII° av. J.-C. à 40 ap. J.-C.

Trois chapitres couvrent notre Moyen Age : un mode de découpage temporel adopté malgré des « réserves méthodologiques ». Le premier s’attache à circonscrire les luttes pour le pouvoir et les formations étatiques qui en découlent depuis les premiers émirats du IX° au XIV° siècle. On retiendra le choix de deux procédés narratifs opératoires pour traverser cinq siècles tumultueux sur le plan événementiel. C’est d’abord, le parti pris d’aborder les premiers siècles de l’islamisation du pays non pas par les Idrîsides comme l’usage (paresseux) s’en était établi. Après l’inévitable séquence consacrée au VII° siècle si difficile à extraire du récit mythologique, on aborde l’émirat des Ben Sâlih de Nakkûr, puis la principauté des Berghwâta et l’émirat midrâride de Sidjilmâssa et, en dernier seulement, la principauté idrîside et les émirats zénètes (Maghrâwa et Beni Ifren). Autrement dit, on prend acte de la pluralité des pouvoirs qui brouille encore un paysage politique incertain et on se refuse à faire des Idrîsides le brouillon des dynasties chérifiennes postérieures, comme si l’élection à l’imamat d’Idris 1er en 789 correspondait au sacre de Clovis à Reims et inaugurait un roman national marocain. C’est, en second lieu, de pratiquer une lecture croisée des « itinéraires de prise de pouvoir » par les Almoravides et les Almohades et des « dispositifs de pouvoir » construits par ces deux grandes dynasties impériales. Plutôt que la succession au risque de répétitions, l’emboîtement donc, au prix d’une réflexion aiguisée par le comparatisme.

Le chapitre V couvre tout ce qui ressort de la société et de la culture. Et c’est là où cet ouvrage se démarque le plus singulièrement de nombre de ses devanciers : le trafic caravanier transsaharien et l’or du Ghana cessent d’être le deus ex machina qui explique non seulement les aléas des formations politiques, mais la structure de la société, sinon sa texture culturelle. On notera au passage l’accessibilité au profane des pages consacrées à l’architecture et aux expressions artistiques qui surgissent alors, y compris pour les arts mineurs. Depuis les études pionnières d’Henri Terrasse4, je ne crois pas avoir lu des pages aussi limpides à ce sujet, en particulier lorsque l’ouvrage saisit le glissement du « classicisme » almohade à la « complexité » mérinide. Sur les trois dynasties impériales (almoravide, almohade, mérinide), soulignons les progrès réalisés par la découverte de nouvelles sources et l’application de traitements ajustés à celles-ci. Le temps s’éloigne où on collait terme à terme à la désignation par Ibn Khaldûn des acteurs principiels de l’histoire du Maghreb par des ethnonymes. Les auteurs de la partie médiévale au contraire voient sous ces peuples, de prime abord compacts (Sanhadja, Masmouda, Zénètes et leurs dérivations subséquentes), s’opérer des brassages et se fabriquer du composite et ils substituent aux grands binômes fixistes d’antan des entités flexibles, qui se font et se défont et toujours se conjuguent au pluriel. Au temps des Mérinides par exemple, ils considèrent que la société s’assemble comme un puzzle « où les dominants se définissent, pour ainsi dire, au cas par cas » et que là gît la raison pour laquelle le système mérinide a été « plus fédérateur » et donc plus inclusif que ses prédécesseurs (p. 203). Plus d’ouvre-boîte universel tel que le type de sédimentation tribale, le mode de production, le style religieux. Mais des analyses sensibles aux conjonctures météorologiques, aux pressions démographiques, aux stratégies de pouvoir et à l’histoire des alentours : bref un récit qui n’a plus rien d’univoque et de déterministe.

Le troisième chapitre consacré au médiéval prend en écharpe le XV° siècle. On peut discuter cette option préférentielle en faveur d’un seul siècle ; surtout si on considère que le chapitre suivant (le septième) couvre les trois siècles correspondant à notre époque moderne. Mais, à n’en pas douter, ce chapitre consacré à un « siècle tournant » est le plus neuf, le plus attendu également, car ses auteurs ne dérogent pas au schéma antérieur selon lequel le Maroc s’est extrait de son enveloppe d’empire encore élastique sous la menace portugaise et cristallisé lorsqu’il perd tout contact avec l’Andalousie musulmane à bout de course. Seulement, pour le dire, nos auteurs développent un argumentaire affiné au creuset de travaux récents publiés sur place en arabe, qui n’ont pas fait l’objet de recension à l’étranger, fut-ce dans des revues spécialisées. Je pense en particulier au renvoi à un article d’Abdallah Najmi p. 307 au titre prometteur : « Bayna Zarrûq wa Luther… » (Entre Zarrûq et Luther). Le moment névralgique, dans ce chapitre ardu, est celui où les auteurs suivent pas à pas, d’une circonvolution l’autre, l’infusion par les élites de la voie (tarîqa) préconisée par la confrérie shâdhiliya à travers l’itinéraire de trois lettrés au statut inégal, qui l’ingèrent et la réélaborent l’un après l’autre, l’un contre l’autre : Ibn Abbâd, al-Djazûli, et Ahmad Zarrûq. Une phrase clé nous introduit à la compréhension de cette alchimie socio-religieuse du Maroc moderne p. 365 : « Et c’est bien cette hégémonie (de la Shâdhiliya : ndlr) qui fit du IX°/XV° un tournant et une période de mutations annonçant, dans l’histoire du Maroc, le passage d’une époque où les dynasties étaient portées par les asabiyya-s et les tribus, à une autre où, relevant du chérifisme, elles durent leur succès aux shaykh-s des zâwiya-s et des confréries ».

-------------------------------------

1- L’exception marocaine s.d. de Charles Saint-Prot et Frédéric Rouvillois, ellipses, Paris, 2013.
2- Histoire du Maroc, s.d. de Jean Brignon, Abdelaziz Amine, Brahim Boutaleb, Guy Martinet et Bernard Rosenberger, Hatier/Librairie nationale, Paris/Casablanca, 1967.
3- Dont Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Perrin, Paris, 2009, et Daniel Rivet, Histoire du Maroc. De Moulay Idrîs à Mohammed VI, Fayard, Paris, 2012.
4- Au premier chef Sanctuaires et Forteresses almohades écrit de concert avec René Basset (1932) et réédité par Maisonneuve et Larose en 2001.

1 2