Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 2

Le développement du temps n’exclut pas, il s’en faut, les lourdes transformations climatiques, environnementales, démographiques et technologiques, ainsi que leurs effets in situ. De manière plus ou moins durable, en un tableau introductif, une perspective plus profonde s’insère ainsi dans l’histoire. L’essentiel est que celle-ci échappe à un rite trop statique de présentation, du type « le pays et les hommes » : le chapitre initial du volume engage – on le verra dans une première partie – beaucoup plus. En volume cependant, c’est la succession des phases, voire son principe même, qui a importé le plus, ce dont témoignent quelques exemples, les plus divers et les plus significatifs, peut-être trop classiques. Pour l’histoire du Maghreb antique du IIIe au VIIe siècle, la périodisation a été définie par les historiens français de la fin du XIXe siècle et elle a, sans doute, longtemps pesé 4. Mais toujours citée est la phrase, écrite il y a un demi-siècle par Abdallah Laroui : « Il n’y a ni à privilégier le succès de l’Islam ni à s’en scandaliser 5. » D’autres coupures, aussi fortes en apparence, ne sont guère contestables : une précédente Histoire du Maroc 6 avait reconnu celle de 1492. La scansion quadripartite de l’histoire universelle (Antiquité, Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine), issue de l’histoire universitaire et scolaire française, a été reprise au Maghreb – y compris pour qualifier l’historiographie chez des auteurs anciens de Tunisie (une historiographie moderne et une historiographie contemporaine). Et l’on se rappelle, enfin, la pédagogique ligne du temps, ponctuée de dates équidistantes sur laquelle le curseur peut se déplacer. Histoire moderne et histoire contemporaine ? En 1970, des directives officielles plaçaient la césure, dans l’enseignement secondaire marocain, à la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, tandis que le début de la période dite contemporaine en Tunisie, facilement fixée en 1881 à la suite des historiens français qui l’ont introduite sans véritable explication, a été déplacé aujourd’hui au milieu du XIXe siècle, englobant le réformisme tunisien 7. L’Histoire du Maroc de M. Kably, qui s’est développée le long d’un axe temporel unifié, ne pouvait éviter, en des moments topiques, de telles questions, qui seront l’objet d’une deuxième partie.

Sans trop d’égards pour l’irréversibilité du temps, je me suis résolu à m’abstraire de la continuité. Jusqu’à présent, elle s’organisait selon des périodes, des événements, des dynasties, mais aussi des phénomènes politiques, militaires, religieux, culturels, etc. En ce sens, il est utile d’entrecroiser la lente histoire géographique – non pas immobile, mais puissante et invisible à l’oeil nu – et l’agitation ponctuelle, décisive, des hommes et des pouvoirs. S’il est surtout question d’une histoire stato-centrée du Maroc, l’interrogation sera : quel Maroc et depuis quand ? Et s’il est peu douteux que l’arrivée de l’islam est un événement majeur, que l’histoire du Maroc a été marquée par les Idrissides au VIIIe siècle, on peut aussi se demander ce qu’était le Maroc avant le Maroc. C’est un problème universel, commun à toutes les nations, que j’aborderai dans une troisième partie. Ici, la période préislamique a été, autant que l’on sache, moins dense, moins riche, que dans la Tunisie romano-africaine. Une telle constatation conduit-elle à un approfondissement identitaire, à la reconnaissance des origines ? Le personnage de Juba II, pour n’évoquer que lui, est-il ou non emblématique ?

Des instances politiques aux organisations culturelles, religieuses, linguistiques et éducatives en passant par la presse et à l’enseignement, le Maroc est défini comme multiple, pluriel. Traditionnellement, l’historiographie avait oscillé entre l’affirmation de l’originalité, la singularité du pays – toujours à l’écart, en particulier, de l’emprise ottomane – et ses diverses appartenances (méditerranéenne, atlantique, saharienne, religieuse). L’histoire de l’empire ottoman, dans sa formulation même (les « provinces arabes » du XVIe au XVIIIe siècle, les débuts de la « question d’Orient » à partir du traité de Kutchuk-Kaïnardji en 1774) ou par des dates majeures (l’expédition de Bonaparte en Égypte en 1798, la prise d’Alger en 1830), a contribué à déterminer une trame générale, internationale, mais c’est à partir du milieu des années 1980 que l’ouverture vers la dimension moyenorientale, la plus étendue, a été franchie par des chercheurs marocains ottomanisants. L’immense et précieuse collection des « Sources inédites de l’histoire du Maroc » publiée chez Geuthner à partir de 1905 n’avait pas laissé de place aux fonds d’archives ottomanes. Ni d’ailleurs aux sources européennes autres que françaises, espagnoles, portugaises, anglaises, hollandaises, comme, par exemple, les fonds italiens et allemands 8. On pressent ce que peut apporter, par les relations internationales avec l’Orient, avec l’Europe méridionale et septentrionale, et aussi avec l’Extrême-Orient ou les pays riverains de l’Atlantique, la part, selon toutes les modalités, de l’échange, du modèle, de l’observation et de l’accoutumance dans l’édification de l’identité. Ces questions considérées comme capitales seront, quoique trop rapidement, examinées in fine.

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4 - Houcine JAÏDI, « Tendances récentes dans la périodisation relative à l’histoire du Maghreb antique (IIIe-VIIe siècle) », in F. BEN SLIMANE et H. ABDESSAMAD (dir.), La périodisation dans l’écriture de l’histoire du Maghreb, Tunis, Arabesque Éditions, 2010, p. 14-42. Voir également Mohamed ALMOUBAKER, « La fin de l’Antiquité au Maghreb, ou le Maghreb à la croisée de deux chemins », ibid., p. 124-134, et Hichem ABDESSAMAD, « La périodisation dans l’écriture de l’histoire du Maghreb. Le bricolage et la patience », ibid., p. 135-148. Voir aussi Abderrahmane ELMOUDDEN, Abdelhamid HÉNIA et Abderrahim BENHADDA (dir.), Écritures de l’histoire du Maghreb. Identité, mémoire et historiographie, Rabat, Publications de la Faculté des lettres et des sciences humaines, 2007.
5 - Abdallah LAROUI, L’histoire du Maghreb. Un essai de synthèse, Paris, Maspero, [1970] 1975, vol. 1, p. 82.
6 - J. BRIGNON (dir.), Histoire du Maroc, op. cit.
7 - Mohamed LAZHAR GHARBI, « L’historiographie tunisienne de la période moderne et contemporaine et le problème de la périodisation », in A.HÉNIA (dir.), Itinéraire d’un historien et d’une historiographie, Tunis, Centre de publication universitaire, 2008, p. 177- 186.
8 - Abderrahmane ELMOUDDEN, «Émergence d’un nouvel objet de recherche historique au Maroc : les études turco-iraniennes », in A. ELMOUDDEN, A. HÉNIA et A. BENHADDA (dir.), Écritures de l’histoire du Maghreb..., op. cit., p. 123-134.

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