Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 3

Le tableau géographique

Il revenait à Mohamed Naciri, géographe rompu à tous les compartiments de sa discipline, mais aussi à l’histoire et à d’autres sciences sociales, de composer le premier chapitre : « Le Maroc : de la dynamique naturelle à la construction territoriale 9 ». Dans l’ouvrage, ce type de tableau est à peu près le seul – par son ampleur, son objet et le traitement de la chronologie. C’est le prologue à l’histoire, comparable en un sens au tableau géographique de Paul Vidal de La Blache de 1903, qui a été lu et compris comme un traité indépendant, mais qui était le tome premier de l’Histoire de France dirigée par Ernest Lavisse 10. Le lecteur note d’évidentes différences : P. Vidal de La Blache parlait de la « personnalité géographique » de la France, d’un « être géographique », en des métaphores anthropomorphiques maintenant désuètes. Le géographe répartissait le sol français en vastes et massives régions, orthonormées si l’on veut. Mais le volume reste totalement à part, n’introduisant pas du tout à ceux qui suivent.

La contribution de M. Naciri est bien mieux liée à celles qui lui succèdent. Sans éluder la part de la structure géologique, il récuse en géographe vidalien, dès les prémisses, les déterminismes et, dans ce débat classique, souligne les effets d’un possibilisme (l’action des hommes dans l’histoire). Le tableau originel s’anime, prend des formes fluides et transitoires. Entre les contraintes internes (la configuration du territoire) et externes (la position géopolitique à la charnière de deux continents et de deux mers), le découpage territorial à venir répond à des logiques multiples, ethnique – les pouvoirs se sont bâtis sur des mouvances tribales – et mystique – « maraboutico-chérifien[ne] 11 ». Une trame territoriale s’organise, selon des virtualités géographiques, historiques, écologiques, religieuses, culturelles et étatiques, en quatre grands ensembles complexes et changeants : saharien, atlasique, atlantique, méditerranéen. Ceux-ci s’imposent moins comme des espaces constants que comme des potentialités géopolitiques et environnementales, définies par la mobilité des populations (les montagnards par exemple 12), par des caractéristiques biogéographiques auxquelles les hommes s’adaptent, par la multiplicité et la concurrence des pôles, par les « genres de vie » chers aux anciens géographes. Ce qui importe, c’est la force des fluctuations et la présence de séquences justifiant un tableau. On pense au temps dit immobile de Fernand Braudel – dont le tableau méditerranéen initial n’est pas statique, quoi qu’on ait écrit à ce propos. Sans doute les liaisons établies par M. Naciri ne sont-elles pas toujours entièrement explicitées, mais, par cette attente et cette orientation vers les commentaires ultérieurs, elles s’intègrent dans un projet d’histoire générale.

Dès ce chapitre sont ainsi situés le rôle de la course atlantique au XVIIe siècle, les rares productions cartographiques endogènes du Maroc au XIXe siècle, ou encore les modalités du grignotage opéré par la France dans les confins orientaux et résultant de la combinaison entre situation interne et pressions extérieures 13. L’originalité de ce tableau est dans sa fonction explicite d’introduction dynamique et de commencement, soulignant l’« historicité 14 » de l’espace, pour les chapitres suivants.

Parmi les dispositifs possibles – thématique, chronologique et spatial –, M. Naciri a choisi de mettre en valeur le dernier. Il reste seulement à savoir si celui-ci régit ce qui suit, ou se combine aux autres, pour constituer un tout solidaire, étant admis que le cadre spatial n’est pas figé, que l’histoire dite nationale change la configuration d’un pays à travers des opérations militaires, par des échanges diplomatiques, avec des migrations – en particulier l’arrivée de populations diverses –, par la présence d’étrangers. Les transferts constants s’exercent dans les deux sens, de l’extérieur vers l’intérieur et inversement – dans des proportions variables, sans équilibre définitif. La porosité dont on parle tant, les mouvements de populations, de produits et d’idées redistribuent les rapports entre acteurs politiques et sociaux. La conjoncture politique, militaire, religieuse peut modifier les relations en profondeur, ne serait-ce qu’à travers de minimes écarts dans le temps. Le maintien du cadre national implique ainsi une tension continue entre l’espace qui serait donné et le temps en construction. N’est-ce pas l’enjeu de ce vaste livre, s’étendant sur la très longue durée ? En d’autres termes, le milieu géographique et environnemental, ou les relations entre le Maroc, la Méditerranée, l’Europe et le monde, constitueront-ils une grille de l’analyse et du récit historiques, par moments ou constamment ? Les pages qui suivent, attentives aux modifications climatiques, à l’évolution de la flore et de la faune et aux pratiques de l’agriculture, à l’organisation sociale ou encore à l’art rupestre, en sont déjà comme un écho, pour l’étude d’un pays à la fois méditerranéen, atlantique et saharien 15. Parfaitement informées, elles se lisent avec agrément, mais leur contenu échappe au profane.

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9-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., chap. 1, « Le Maroc : de la dynamique naturelle à la construction territoriale », p. 5-33.
10 - Ernest LAVISSE (dir.), Histoire de France, depuis les origines jusqu’à la Révolution, t.1, Paul VIDAL DE LA BLACHE, Tableau de la géographie de la France, Paris, Hachette, 1903.
11-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 15.
12 - Ibid., p. 26.
13-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 15-16 et 19. Sur ces questions, voir aussi Leïla MAZIANE, Salé et ses corsaires (1666-1727). Un port de course marocain au XVII e siècle, Mont-Saint-Aignan/Caen, Publications des universités de Rouen et du Havre/ Presses universitaires de Caen, 2007, et Aurélia DUSSERRE, « Atlas, sextant et burnous. La reconnaissance du Maroc (1846-1937) », thèse de doctorat, Université de Provence, 2009.
14-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 27.
15 - Ibid., chap. 2, « Le Maroc : des origines préhistoriques au VIIIe siècle av. J.-C. »,p. 35-75.

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