Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 4

Quel principe : thématiques ou périodisations ?

Une fois le « Kably » refermé, le lecteur impressionné se prend à s’interroger : où situer, en dernière instance, le projet principal du livre ? L’Histoire du Maroc n’est pas une histoire du peuplement16. Elle n’est pas une histoire économique et sociale, malgré l’importance et souvent la qualité des développements qui vont dans ce sens, à la façon dont l’ont été de nombreux ouvrages historiques caractéristiques des années 1960 et des décennies ultérieures. L’Histoire du Maroc n’est pas davantage une histoire régie par des catégories dominantes du religieux ou de l’anthropologie religieuse, dans la plus large acception, même si les auteurs attribuent leur place aux idéologies, aux débats théologiques, aux zaouïas, ou encore à la sainteté et aux peurs eschatologiques. Enfin, l’Histoire du Maroc n’est pas non plus une histoire culturelle, pourtant présente dans certains passages et en particulier dans les remarquables développements qui traitent de l’évolution récente – des questions éditoriales jusqu’aux enjeux linguistiques (le tamazight, la darija) – de la littérature populaire, de la presse, des arts, du patrimoine, entre autres objets. Quelle tendance générale s’esquisse alors ? Une solution aurait-elle été de combiner systématiquement approches thématiques et chronologiques, comme ce fut le cas de l’Histoire de la France publiée il y a un quart de siècle17 ? Le volume intitulé L’espace français relève en effet de chronologies différentes selon les sujets : la formation de l’espace, le paysage humain, l’espace du capital, les ressources culturelles et l’aménagement du territoire. Celui qui porte sur L’État et les conflits, sans renoncer à la trame chronologique, procède par séries thématiques : les révoltes d’Ancien Régime, les dissentiments religieux, les conflits révolutionnaires, les conflits politiques et sociaux, les minorités périphériques. Dans le cas de l’Histoire du Maroc au contraire, l’axe est bien chronologique, du chapitre 2 au chapitre 10, jusqu’au « Maroc indépendant ».

Nombre de ces objets sont présents dans le volume, comme le montre la conclusion de l’exposé sur la société et la civilisation médiévales18. Mais s’il existe un axe ou un modèle, il est ailleurs. Nous avons affaire à une histoire d’historiens s’intéressant au Makhzen (État), dans sa globalité et dans ses plus lointaines ramifications : comme origine et lieu du pouvoir central, dominant ou affaibli, par rapport auquel sont décrites et analysées les évolutions particulières. Mais qu’est-ce que le Makhzen, au XVIe ou au XIXe siècle ? Le fait que cet objet, prépondérant dans l’ouvrage, ne soit pas circonscrit ou conceptuellement isolé montre qu’il est considéré par des auteurs du livre comme l’acteur principal, à l’oeuvre dans les conquêtes du pouvoir et le combat contre le morcellement territorial ou les contestations idéologiques. De cette omniprésence, les exemples sont nombreux : sous les Almoravides et les Almohades, sous Moulay Ismaïl (1672-1727) ou Moulay Hassan (1873-1894)– comme sultans éponymes de leur temps –, c’est toujours l’État qui se manifeste, différemment peut-être, mais continûment. On le voit aussi à la place qu’ont occupée les sultans mérinides parmi les souverains ayant soutenu d’importantes réalisations artistiques19 ; dans l’histoire du pouvoir émergent et de la construction du Makhzen alaouite, et dans l’examen des procédés de gouvernement et l’oeuvre urbanistique de Moulay Ismaïl ; ou encore dans l’histoire des crises tribales, au temps de Moulay Slimane (1792-1822) et du système makhzénien – alors même que l’auteur fait écho aux analyses anthropologiques anglophones20. On observe a contrario que certains développements bienvenus sur l’architecture et les arts saadiens (monuments civils et militaires, sanctuaires et fondations religieuses sup>21) sont présentés dans un encadrement insolite – ce n’est pas le seul cas –, un peu à part : le dispositif laisserait-il entendre qu’ils entrent plus difficilement que les pouvoirs ou la vie économique dans le récit historique ?

Cependant, la notion de « charnière », sensible par exemple dans l’histoire du soufisme marocain22, ou, plus largement, l’idée d’une transition qui se développe en un siècle peuvent susciter des questions délicates sur les moments et les bornes d’une chronologie, sur l’articulation de diverses durées. Une périodisation concordante, qui est aussi simple, aussi conventionnelle en apparence, est bien à la fois marocaine, méditerranéenne et mondiale23. Mais ailleurs, dans l’écheveau des évolutions spécifiques (la terre, l’homme, la foi, la pensée, etc.), les périodisations sont multiples et contradictoires, construites par les historiens et toujours provisoires24.

L’équipe marocaine, avec des réserves, a choisi par exemple de maintenir la notion classique de Moyen Âge, portée sur ce point – entre autres explications – par une tradition pédagogique française comprise dans les bagages et les usages du protectorat. Les questions liées à la périodisation – omniprésente dans la réflexion des historiens – appliquée pour le Maroc et la Tunisie ont été centrales dans la chronologie de l’Histoire du Maroc25. Les auteurs du chapitre 4 s’en expliquent : l’expression de Moyen Âge, introduite et développée dans l’historiographie européenne, a été maintenue, quand bien même le contenu a été différemment perçu, du mépris pour cet âge à l’exaltation et à la compréhension26. Le XVe siècle marocain est présenté comme constituant la transition qui prépare le pays « à passer de l’époque dite du ‘Moyen Âge’ à l’époque considérée comme ‘moderne’27 ». L’auteur, visiblement, accumule ici des précautions, mais accepte en définitive le découpage. Dans la rédaction, le terme ne fait pas problème28. Ce « siècle-tournant » s’ouvre par l’occupation portugaise de Sabta (Ceuta) en 818/ 1415, et s’achève en 916/1510, date, puisqu’il en faut, qui marque la fondation de la dynastie saadienne. Le millénaire hégirien peu à peu approche. Les menaces ibériques se font pressantes sur le littoral atlantique et méditerranéen, les Ottomans prennent Constantinople, la Reconquista s’achève en Espagne qui voit le Nouveau Monde s’ouvrir : le tableau est bien connu. Les traits fondamentaux de ce siècle médiéval sont analysés avec soin, des effets durables de la conquête ibérique sur l’urbanisme citadin (les matériaux de construction sont importés du Portugal, des maçons et des architectes viennent de l’étranger) jusqu’à ses conséquences économiques et démographiques – désertification de régions côtières comme la Chaouïa et les Doukkala, capture de près de 5 000 personnes des deux sexes et de tout âge en soixante-dix-huit années d’occupation d’Asila, vente aux occupants, surtout lors de la grande famine de 927/1521, de quelque 100 000 individus d’après certaines estimations. Les bouleversements s’accompagnent de craintes paniques, d’un renforcement des cultes voués aux saints, du développement de courants mystiques et messianiques pour la réforme du pouvoir religieux. Al-Djazouli, par exemple, essaie de réunifier les mouvements soufis dans le Sud marocain, sa force et son autorité s’appuyant sur la ressemblance revendiquée avec Moïse et sur l’attente du moment favorable pour qu’il se déclare comme Mahdi29. C’est dans ce contexte tendu que s’affirme la marche au pouvoir des chorfa saadiens, famille venue d’Arabie au XIVe siècle et installée dans la vallée du Dra : le premier d’entre eux, savant, pieux, ardent à la guerre sainte, offre l’image d’un chef charismatique30.

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16 - Des travaux sont en cours dans ce domaine, tel le colloque de l’association Al Idrissi, « Qu’en est-il de la tribu ? », Bibliothèque nationale du royaume du Maroc, 15-17 mai 2014 ; voir aussi Gwenola GRAFF et al., « Paysages gravés. Approche comparée de l’art rupestre au sud de la Méditerranée (Égypte/Maroc) », in J.-C.GALIPAUD et D.GUILLAUD (dir.), Une archéologie pour le développement, Marseille, Éd. La Discussion, 2014, p. 47-55.
17 - André BURGUIÈRE et Jacques REVEL, Histoire de la France, 5 t., t. 1, Jacques REVEL (dir.), L’espace français, t. 3, Jacques JULLIARD (dir.), L’État et les conflits, Paris, Éd. du Seuil, 1989-1993.
18-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., chap. 3, « Le Maroc médiéval : société et civilisation », p. 211-298, ici p. 290-292.
19 - Ibid., p. 283.
20 - Ibid., p. 479-482.
21 - Ibid., p. 401-403.
22 - Ibid., p. 347.
23-M. KABLY (dir.), Chronologie de l’histoire du Maroc..., op. cit., p. 73-74.
24 - Voir Jacques LE GOFF, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Éd. du Seuil, 2014.
25 - Voir F. BEN SLIMANE et H. ABDESSAMAD (dir.), La périodisation dans l’écriture de l’histoire du Maghreb..., op. cit.
26-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., chap. 4, « Évolution politique du Maroc médiéval », p. 139-210, ici p. 139.
27 - Ibid., chap. 6, « Le XVe siècle : un siècle-tournant », p. 299-383, ici p. 299.
28 - Ibid., p. 365.
29 - Ibid., p. 356-358.
30 - Bernard ROSENBERGER, Le Maroc au XVI e siècle au seuil de la modernité, s. l., Fondation des trois cultures, 2008, p. 98-99.

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