Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 5

Plus loin, il est question d’un « long XIXe siècle31 ». On se rappelle les discussions classiques en France : le XVIIIe siècle peut s’achever, officiellement, en 1789, mais les historiens ont mis en évidence une séquence enjambant des décennies du XVIIIe siècle et une partie du XIXe siècle. On en revient aux indices thématiques, à la multiplicité des variantes. Une même date revêt des sens souvent différents. 1830 est la fin de l’empire ottoman à Alger et un moment décisif pour l’histoire de l’Algérie, mais non pour l’histoire de la colonisation : la prise d’Alger achève une longue série d’interventions navales sur les côtes du Maghreb, et c’est seulement au terme de dix années sans cohérence que la conquête et l’occupation en Algérie entrent dans leur XIXe siècle. L’historien qui s’est interrogé sur le commencement du siècle marocain est sensible aux secousses provoquées par l’événement de 1830, après l’expédition d’Égypte, et sa portée pour l’ensemble des pays musulmans. Mais il reconnaît que l’évolution du Maroc est à part32. La décennie 1790-1800 convient mieux, la date initiale correspondant au décès d’un sultan, mais surtout annonçant une évolution dite « irréversible » d’un Maroc plus influencé par les Européens – depuis l’expédition d’Égypte – que par les Marocains eux-mêmes, amenés à aliéner leur souveraineté. La fin, en 1330/1912, s’imposait : c’est le moment de l’établissement du protectorat. Le siècle paraît conduit par une sorte de finalisme.

Le chapitre s’ouvre aussi sur un vrai tableau, comme enclavé, marqué par d’excellents travaux sur le Maroc précolonial. Est-ce pour cela que le lecteur s’interroge sur les raisons pour lesquelles sont traitées ici des questions de « structure » (une société « statique », une économie « archaïque », un système éducatif « traditionnel »)33 ? Pourquoi à cet endroit – et non vers 1750, ou vers 1880 ? L’insertion d’un tableau de la permanence dans un dispositif conjoncturel ne tient pas seulement à des contributions qui se succèdent. Elle pose une question théorique majeure propre au XIXe siècle, et aussi peut-être à l’ensemble du livre. Comment des temporalités plus générales peuvent-elles s’enchâsser dans des temps plus courts, étant entendu que ce ne peut être à l’image d’affleurements géologiques ? La structure du livre ne traduit-elle pas des hésitations – dans la relation entre temps long et temps court – et des choix éditoriaux ?

Quel point de départ ?

Le principe étant fixé, se pose une question sensible, celle du point de départ, du commencement. Elle est à la fois chronologique et philosophique. Comme on a pu s’interroger sur la France avant Clovis, qu’est-ce que le Maroc avant l’islam ? Deux chapitres de l’Histoire du Maroc embrassent nombre de siècles et de sujets, pour un pays à la fois méditerranéen, atlantique et saharien 34. Une première interrogation est celle de la profondeur du passé, de l’accroissement des connaissances, de l’atténuation des approximations. Prenons un exemple, à titre comparatif. En 1984 commençait à paraître une nouvelle Histoire de France sous la direction de Jean Favier. L’auteur chargé du volume concernant la période « avant l’an mil » montrait comment les historiens de l’« Hexagone » à ses débuts – le terme n’était pas le mieux choisi – faisaient appel à la biologie, à la géologie, à la chimie et à la physique, à la dendrochronologie ou encore à l’archéologie. La « nuit des temps », écrivait-il en mettant l’expression entre guillemets, s’éclaire, et le fossé entre l’histoire des origines de l’homme et celle des hommes de la Gaule et de la France ancienne se comble. « Les différences de principe se tassent, les différences de détail se précisent : l’homme d’aujourd’hui regarde plus loin dans l’espace, mais aussi plus loin dans le passé35. » S’appuyant sur une importante bibliographie, récente, en français et en anglais, l’Histoire du Maroc a donné sur des sujets aussi divers que les outillages, les organisations sociales, les plus anciens indices de sédentarisation ou l’art rupestre, des indications que seuls peuvent évaluer les spécialistes.

Où situer un point de départ (au sens large) ? Les historiens se sont affrontés sur cette question, presque universelle. Pierre Vilar, dans son admirable Histoire de l’Espagne, écrivait : « Avant de se remémorer la plus classique histoire d’Espagne, qui commence avec l’invasion de l’islam, sans doute était-il nécessaire de bien mesurer tout d’abord quelle accumulation de sédiments civilisateurs précède, dans le passé espagnol, cette ère médiévale36. » Soit une préhistoire brillante, une romanisation durable, une participation active à la formation du monde chrétien. Plus proche et contemporaine de l’Histoire du Maroc de M. Kably est celle de Daniel Rivet. « À partir de quand est-il légitime de parler d’une entité dénommée Maroc37 ? », se demande-t-il. Non sans le sentiment du « risque », il choisit non pas le moment d’un Juba II (25 av. J.-C.-23/24 apr. J.-C.), ce monarque qui pourrait passer pour un ancêtre fondateur et savant 38, ni quelque autre repère, mais l’arrivée des Arabes et de l’islam, et le VIIIe siècle39, alors que le même passage évoque la place de Clovis dans l’imaginaire des Français. L’auteur d’une autre Histoire du Maroc, Michel Abitbol, paraît hésiter, n’accordant qu’une vingtaine de pages à la période préislamique, des premiers habitants à la fin de l’Afrique romaine : soit moins un véritable chapitre, en dépit de son statut, qu’une sorte d’introduction40. M. Kably fait entrer nettement la plus longue durée dans l’Histoire du Maroc, en y intégrant clairement, et définitivement, les deux longues phases qu’il consacre aux chapitres 2 et 3.

L’histoire ancienne du Maroc, hier et aujourd’hui

À la fin des années 1960, un jeune coopérant français arriva au Maroc et se vit confier un cours sur l’Afrique romaine à la faculté de Rabat. Un groupe d’étudiants le suivit, écoutant des exposés de l’un ou l’autre d’entre eux sur Juba II, le limes, les Baquates, les écrivains africains, Apulée ou saint Augustin, sur les villes comme Volubilis, Theveste ou Thamugadi. La bibliographie de l’époque coloniale disponible à la Bibliothèque générale de Rabat était abondante, entre les travaux de Charles Joseph Tissot, diplomate et archéologue, traitant de la géographie de la Maurétanie Tingitane41, et ceux de René Cagnat, de Stéphane Gsell ou de Jérôme

Carcopino et beaucoup d’autres. Gabriel Camps pouvait montrer comment l’oeuvre d’un souverain tel que Massinissa, qui avait régné pendant plus d’un demi-siècle sur toute la Numidie au IIe siècle av. J.-C. et auquel ont été prêtés tous les mérites – comme roi agronome, administrateur ou réformateur religieux –, devait être évaluée comme celle d’une dynastie, sur une plus longue durée, articulant des séries chronologiques différentes42. Beaucoup d’études locales, techniques et récentes, se révèlent moins utiles pour une première approche. La problématique de la romanisation, la question de la christianisation ou la place de la littérature latinoafricaine paraissaient moins orientées vers des mises en perspective critiques que ne le sont parfois l’histoire de la démocratie athénienne et la connaissance d’un monde pouvant éclairer le présent du monde arabo-islamique43.

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31-M.KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., chap. 8 « Le long XIXe siècle : pénétration étrangère, réformes et crise (1204-1330/1790-1912) », p. 473-557.
32 - Ibid., p. 473.
33 - Ibid., p. 475 sq.
34 - Ibid., chap. 2, « Le Maroc : des origines préhistoriques au VIIIe siècle av. J.-C. » et chap. 3, « Le Maroc et la Méditerranée avant l’Islam » ; voir en particulier, p. 66.
35 - Jean FAVIER (dir.), Histoire de France, t. 1, Karl FerdinandWERNER, Les origines (avant l’an mil), Paris, Fayard, 1984, p. 50-55.
36 - Pierre VILAR, Histoire de l’Espagne, Paris, PUF, [1947] 1971, p. 10. 37 - Daniel RIVET, Histoire du Maroc. De Moulay Idrîs à Mohammed VI, Paris, Fayard, 2012, p. 11.
38 - Auguste lui donna un vaste royaume, comprenant la Maurétanie occidentale et la Maurétanie orientale, du détroit de Gibraltar à l’oued el-Kebir, au nord-ouest de Constantine.
39 - D. RIVET, Histoire du Maroc..., op. cit. L’auteur a cependant développé dans le chapitre 1, dense et tonique, « Penser le Maroc », les notions clefs de « milieu », « habitants », « tribus et État », « islam, » et « sultan ».
40 - Michel ABITBOL, Histoire du Maroc, Paris, Perrin, [2009] 2014, p. 13-35.
41 - Charles Joseph TISSOT, Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane, Paris, Imprimerie nationale, 1877.
42 - Gabriel CAMPS, no spécial « Aux origines de la Berbérie. Massinissa ou les débuts de l’histoire », Libyca. Bulletin du Service des antiquités. Archéologie - Épigraphie, 8-1, 1960, p. 297-298.
43 - Voir Mohamed ALMOUBAKER, « La cité antique et nous : retour sur un enseignement », in M. ALMOUBAKER et F. POUILLON (dir.), Pratiquer les sciences sociales au Maghreb. Textes pour Driss Mansouri avec un choix de ses articles, Casablanca, Fondation du roi Abdul- Aziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines, 2014, p. 131-148.

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