Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 6

L’Histoire du Maroc de M. Kably est issue de l’amplification – ou de la remise en cause – de cette historiographie qui a traversé toutes sortes d’écrits d’amateurs, de militaires ou d’universitaires et qui a été renouvelée, depuis Marcel Bénabou, traitant de la résistance africaine à la romanisation44, jusqu’aux travaux préparés dans les universités marocaines, françaises ou espagnoles, et à la série de l’Africa Romana dont les congrès à Sassari ont donné matière depuis trente ans à des milliers de pages. En un demi-siècle, l’évolution a été considérable, faisant apparaître de nombreux spécialistes maghrébins45, travaillant avec ceux d’Espagne, d’Italie, de France, du Royaume-Uni ou d’ailleurs, montrant, plus que jamais maintenant, par l’expérience de terrain que l’archéologie est un lieu de réflexion intense sur la territorialité, et précisément pour l’histoire actuelle du Maroc.

Incertitudes et obscurités ont pu imposer une longue durée. Sous un titre large et prudent, le chapitre « Le Maroc et la Méditerranée avant l’Islam » traite plus de quinze siècles, à partir du XIIe siècle av. J.-C. suivant les textes, ou du VIIe av. J.-C. selon les fouilles. Pareille extension peut sembler surprenante, mais pas plus que le long Moyen Âge occidental, au sein duquel les historiens reconnaissent des périodes hétérogènes, tissées de durées se recouvrant, ou non, sans possibilité de généralisation. Un long exposé, qui court du Néolithique aux Phéniciens, à un royaume maure et à l’occupation romaine, au repli de l’administration impériale, à d’hypothétiques Vandales et Byzantins, jusqu’à un royaume de Volubilis, met en place une continuité, en des pages rigoureuses, charpentées et documentées. Non sans quelques passages trop courts, sur les juifs – qu’évoquent des chroniques ou des compilations plus ou moins récentes – ou sur les chrétiens, pour autant que l’on connaisse les uns et les autres. Car on ne sait finalement que peu de choses sûres (à propos de Volubilis, où une communauté chrétienne a continué à vivre jusqu’à l’arrivée des Arabes, ou de l’admission des juifs dans les murailles de la première Fès). Si la question des relations entre Berbères et judaïsme a fait débat, il existe un silence presque total des sources, en dehors des légendes, sur la présence juive durant l’époque séparant la période romaine « la plus tardive » de la conquête arabe46. En revanche, sur des sujets comme l’économie et les cultures (la vigne), les rapports entre villes et campagnes, l’urbanisme, l’architecture et les arts, la vie religieuse, sans compter d’autres notations utiles, par exemple le bilinguisme – aux deux langues libyque et punique s’ajouta le latin attesté sur des monnaies et des amphores –, le texte est convaincant. La conclusion rassemble acquis et vrais enseignements, évoquant la persistance de structures tribales47.

Juba II : de l’histoire à la mémoire

Le personnage de Juba II est complexe, et celui qui est passé pour un aimable touche-à-tout s’est rendu célèbre, selon une phrase de Pline l’Ancien, par ses doctes travaux plus que par son règne48, pour ses nombreuses curiosités (en histoire, géographie, histoire naturelle, histoire des arts, poésie, grammaire et philologie), pour les expéditions de découverte qu’il a organisées, pour ses compilations. Le personnage est suffisamment malléable pour avoir donné lieu à une variété de portraits : comme savant dont les spécialistes, en France ou en Allemagne, ont étudié les recherches, à une époque où les deux puissances sont en compétition pour le contrôle du Maroc ; comme prince africain élevé à Rome, puis roi client, protégé d’Auguste, au temps précisément du protectorat ; ou comme souverain d’un premier Maroc chez des auteurs en quête d’origines. Le portrait est tantôt caustique et condescendant, tantôt admiratif, sinon enthousiaste, ou plus mesuré et crédible49. Ainsi M. Bénabou, qui a repris le mot – usuel au XXe siècle – de protectorat, régime moins onéreux que l’annexion, et plus habile, a présenté le prince africain comme un serviteur zélé de Rome et comme un personnage associant valeurs africaines, romaines et grecques50. Un siècle de Juba ? Ni l’histoire ni la légende ne lui ont apporté la postérité et le statut d’un Vercingétorix ou d’un Clovis.

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44 - Marcel BÉNABOU, La résistance africaine à la romanisation, Paris, Maspero, 1976.
45 - On peut citer au moins une dizaine de travaux universitaires soutenus à Paris, Fès, Rabat, Meknès, Québec.
46 - Haïm ZAFRANI, Deux mille ans de vie juive au Maroc. Histoire et culture, religion et magie, Casablanca, Eddif, [1983] 2010, p. 11-13.
47-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 132.
48 - PLINE L’ANCIEN, Histoire naturelle, V, 16, éd. et trad. par J. Desanges, Paris, Les Belles Lettres, 1980.
49 - Marie-René de LA BLANCHÈRE, De Rege Juba, regis Jubae filio, Paris, Ernest Thorin, 1883 ; Marcel BÉNABOU, « Les trois fidélités du bon roi Juba », Le genre humain, 16-17, 1988, p. 201-214 ; Michèle COLTELLONI-TRANNOY, Le royaume de Maurétanie sous Juba II et Ptolémée (25 av. J.-C.-40 ap. J.-C.), Paris, CNRS Éditions, 1997 ; Duane W.ROLLER, The World of Juba II and Kleopatra Selene: Royal Scholarship on Rome’s African Frontier, Londres, Routledge, 2003 ; Alicia GARCÍA GARCÍA, Juba II y las Islas Canarias, Santa Cruz de Tenerife, Idea, 2009.
50-M. BÉNABOU, « Les trois fidélités du bon roi Juba », art. cit.

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