Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 7

Il n’en est pas autrement dans l’Histoire du Maroc de M. Kably, qui consacre plusieurs pages à sa culture gréco-latine, à son goût pour l’hellénisme, à l’influence de Cléopâtre Séléné, fille de la reine d’Égypte Cléopâtre VII et de Marc Antoine, à la dépendance de Rome, au renouveau économique et à l’essor urbain, aux débuts d’une romanisation 51. L’exposé est complet et probe, évitant l’emphase ou la condescendance. Mais la biographie doit être située dans une trajectoire longue. Quand bien même Juba aurait été emblématique à un moment donné – un court laps de temps –, il ne peut être isolé. La littérature actuelle a institué à sa manière une séquence étendue. Comme à rebours, la mémoire et la légende confèrent de la substance à Juba II et à son temps. Que dira-t-on alors ? Le « bon roi Juba » ou « sous Juba II » ?

Les éléments d’appréciation sont restés longtemps ténus, parfois novateurs, dès le XIXe siècle. Dans le compte rendu acerbe qu’il a donné de la thèse de René de La Blanchère, Émile Masqueray reproche à l’auteur d’avoir supposé que le Tell oranais et les régions montagneuses du Maroc aient pu ressembler à la Grande Kabylie du XIXe siècle, en vertu d’une fausse continuité historique faisant abstraction des changements52. Des études ont mis en garde contre les assimilations entre tribus anciennes et contemporaines, comme si de vastes déplacements n’avaient pas eu lieu53. Dernière remarque, enfin, s’agissant d’une apparente continuité : la littérature savante ne renonce pas aux noms de Maroc ou d’Algérie, qui ne sont qu’un moyen commode de localiser rétrospectivement très haut dans le temps. Que peut-on en conclure ici sur le lien entre histoire et mémoire ? Coup sur coup ont paru deux récits, romancés, sur Juba et son fils, qui prolongent explicitement la mémoire54. Cette floraison récente de livres dont Juba est le héros en dit long sur ce sentiment : il y a deux millénaires, un roi, une culture, déjà, plurielle.

Les siècles et l’espace obscurs

C’est ensuite l’entrée dans des siècles dits « obscurs », selon le mot d’Émile-Félix Gautier, ou préférablement dans une Antiquité tardive, admise, en France, depuis Henri-Irénée Marrou et définie de façon variable55. Une tendance a consisté depuis l’époque coloniale à l’emplir, suivant une thèse générale, de migrations décisives – d’est en ouest, entre le IVe et le VIIe siècle –, lesquelles auraient pu atteindre, selon ses plus intrépides partisans, jusqu’au Maroc, jusqu’à la région de Tanger, voire jusqu’à Sijilmassa et au Sous. C’est le mythe tenace d’un modèle migratoire à partir d’origines orientales, recouvrant, comme dans une coulée dévastatrice, des siècles méconnus, le modèle s’appuyant sur des interprétations de textes dépourvus d’éditions critiques, mais non d’idéologies. Ce mythe a été discuté56. Des travaux ont permis, dans la recherche des transitions, d’établir un inventaire des lieux et d’identifier des toponymes selon des approches de la géographie historique. L’apport en est un désenclavement de la période antique, fondé sur des textes des historiens et des géographes arabes du Moyen Âge lorsque leurs récits ne sont pas allusifs : des indices sont signalés, ainsi que – malgré les ruptures longtemps liées, entre autres raisons, à la spécialisation scientifique – des formes de continuité suggérées par la mémoire des textes et des lieux57. L’Afrique du Nord est exposée à la question des transitions à l’époque romaine et post-romaine, et à celle de leur périodisation, mais avec des réponses distinctes : la romanisation en Maurétanie Tingitane a pu traverser trois phases successives jusqu’au début du VIIIe siècle58 ; dans l’ensemble, la vitalité de l’Antiquité tardive, dont les limites sont autant spatiales que chronologiques59, a été moins intense à l’ouest qu’à l’est de l’Afrique romanisée.

Le Maroc pluriel

L’idée que le Maroc est tout sauf monolithique est développée avec constance et conviction par M. Kably et ses coauteurs, et l’histoire du pays en apporte les témoignages. Le premier chapitre, rédigé par M. Naciri, en a posé les bases60. Il importe maintenant de percevoir comment s’organisent la dynamique générale et ses expressions, pour une histoire et une nation où les concepts d’« identité plurielle » et de « culture plurielle » ont été repris par les chercheurs61. Le terme a fait florès.

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51-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 108-113.
52 - Émile MASQUERAY, compte rendu de R.-M. de LA BLANCHÈRE, De rege Juba regis Jubae filio, op. cit., dans Bulletin de correspondance africaine, 2, 1884, p. 470-479.
53 - Halima FERHAT, Sabta des origines au XIV e siècle, Rabat, Publications de la Faculté des lettres et des sciences humaines, université Mohamed-V, [1993] 2014, p. 29-30.
54 - JosianeLAHLOU, Moi, Juba roi de Maurétanie, Alger/Paris,EDIF/Éd. Paris-Méditerranée, 1999 (biographie écrite en grec à la première personne, précise l’auteure, « par un vieillard du Sud [marocain] ») ; Josiane LAHLOU et Jean-Pierre KOFFEL, Ptolémée de Maurétanie. Le dernier pharaon, Alger, Dalimen, 2005 (rééd. avec une préface de J.-F. Clément (« De vénérables ancêtres »), Mohammedia, Senso Unico Éditions, 2006).
55 - Émile-Félix GAUTIER, Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot, 1952 ; Henri-Irénée MARROU, Décadence romaine ou Antiquité tardive ? III e-VI e siècle, Paris, Éd. du Seuil, 1977 ; voir Peter BROWN, La toge et la mitre. Le monde de l’antiquité tardive 150-750 ap. J.-C., trad. par C.Monnatte, Paris, Thames et Hudson, [1971] 1995.
56 - Yves MODÉRAN, « Mythe et histoire aux derniers temps de l’Afrique antique : à propos d’un texte d’Ibn Khaldûn », Revue historique, 618, 2001, p. 315-341 ; Id., Les Maures et l’Afrique romaine (IV e-VII e siècle), Rome, École française de Rome, 2003, p. 131 sq.
57 - Ahmed SIRAJ, L’image de la Tingitane. L’historiographie arabe médiévale et l’Antiquité nord-africaine, Rome, École française de Rome, 1995, p. 619.
58 - Noé VILLAVERDE VEGA, Tingitana en la antigüedad tardía (siglos III-VII). Autoctonía y romanidad en el extremo occidente mediterráneo, Madrid, Real academia de la historia, 2001, p. 599.
59 - Bertrand LANÇON, L’Antiquité tardive, Paris, PUF, 1997, p. 22.
60 - Voir supra p. 929-930.
61-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 725.

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