Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 8

Formes et aspects du local

L’histoire locale a été illustrée par des monographies, mais elle peut rester la voie d’accès à la synthèse annoncée dans le sous-titre de l’Histoire du Maroc en établissant des chronologies différentes ou simultanées, des articulations labiles entre les échelles : une zaouïa ou une région est une fenêtre sur le global. La bonne monographie pose des problèmes très généraux, écrivait Pierre Bourdieu62. Des observatoires existent ainsi loin des capitales. Les périphéries peuvent être éphémères – ou lointaines comme Séville, « sorte de capitale parallèle de l’empire [almohade]63 ». Antagonismes et conflits ont suscité des moments de dissidence, voire des révoltes. Ils n’apparaissent pas toujours à l’échelle du pays tout entier, mais dans de constantes modifications scalaires, sur la base des tribus et des confédérations de tribus, des confréries, de minorités, de villes occupées par l’étranger puis libérées, et même indépendantes. Les travaux d’histoire et de géographie régionales définissent des processus partagés, des formes d’être spatial, qui s’agencent, comme si les espaces fragmentaires ne pouvaient prendre sens que dans un modèle dominant, makhzénien.

Le local peut être le contraire de la sécession définitive, tant sont nombreux et complexes les liens entre intérieur et extérieur, par la guerre, la paix ou les échanges – vers la Méditerranée comme vers l’empire ottoman. La chronologie doublée d’une analyse précise montre à quel point la tendance séparatiste et autonomiste de la Ceuta médiévale, qui s’est donné une place de cité-État, s’est combinée à d’autres échelles manifestant l’éclatement du Maghreb en provinces rivales, la lutte pour le contrôle d’une ville méditerranéenne – au moment où Sijilmassa, cité clé saharienne aux marges de l’empire, est convoitée par un prétendant –, ainsi que des tractations et des affrontements qui insèrent Ceuta dans un ensemble de protagonistes comprenant les maîtres de Séville, de Fès ou de Tunis. Ibn Khaldoun, parent de la dynastie des ‘Azafides et familier de l’oligarchie de Ceuta, s’est appuyé sur ce cas pour préciser une théorie politique : lorsqu’une dynastie s’affaiblit et se retire de ses lointaines provinces, les grandes familles locales fournissent à la cité ses anciens et ses chefs64.

Autres exemples : les clans qui se disputent le pouvoir au XVIe siècle – comme à Safi, au début du siècle, lorsqu’un chef local ambitieux assassine un rival, tient tête aux Portugais, puis séjourne au Portugal dont le roi le nomme « caïd des Doukkala » –, les révoltes urbaines, l’indépendance de fait de Tétouan au début du XVIIe siècle, et plus tard de Fès, ou encore l’apparition de la principauté maraboutique du Tazerwalt. Tous ces événements tissent une multiplicité d’histoires locales qui prennent leur sens dans une conjoncture où s’exercent la pression des Turcs d’Istanbul et d’Alger et celle du roi de Portugal. Constituant de facto des citésÉtats gouvernées par des familles ou des administrateurs rebelles, Tétouan et Rabat en particulier, qui ont accueilli les immigrants morisques, vivent de la course maritime et s’efforcent de s’affranchir des pouvoirs en place des sultans ou des dilaïtes au XVIIe siècle, jusqu’à ce que la nouvelle dynastie des Alaouites vienne à bout de ces velléités d’indépendance et réunifie le territoire65. L’émiettement du pays, dépendant de règles de succession incertaines et de réseaux de pouvoirs, peut se lire dans des épisodes et des conflits qui, en menaçant la stabilité de l’ensemble, confèrent à l’échelle locale et régionale, à d’autres pôles géographiques et politiques, une existence propre hors des contraintes du Makhzen. Cette histoire désunie importe autant que celle de l’unité, qu’elle permet de mieux saisir. Sous l’accident, des constantes ont pu se faire jour.

Solidarités et diffusion

Les zones d’influence plus ou moins statiques sont souvent manifestes sur des documents figurés. Mais représenter les processus et les phénomènes de diffusion par des cartes est toujours un défi, d’autant plus que le rapport du Makhzen au territoire s’est exprimé dans un savoir oral ou par un effort physique (les déplacements continuels du sultan)66. L’histoire religieuse a été marquée par la lutte contre les chrétiens sur la côte, par une politique de domination politique – celle de la zaouïa de Dila¯’, fort pouvoir régional – ou par le contrôle des routes transsahariennes par les confréries. De tels appuis géographiques expliquent sur la carte de la situation au XVIIe siècle, claire et pédagogique, de larges zones d’influence en taches de couleurs. Une autre carte de zaouïas inscrit, pour le XIXe siècle, des semis d’astérisques, indiquant la dispersion des confréries en différents lieux67. Ce qui l’emporte cependant dans l’ouvrage, c’est le tableau statique de marques coexistantes, lié à des moments, à des politiques, aux dépens de l’historicité plus lente des phénomènes religieux : guerre sainte, rapports de force, intérêts économiques, arbitrage entre tribus, doctrines et pratiques, expansion ou déclin. Les taches et les repères de couleur ne disent pas toute cette histoire religieuse, non plus d’ailleurs que les signes discontinus fixant un instantané. La difficulté est réelle, s’agissant d’une quinzaine de zaouïas, rapidement citées pour certaines, beaucoup plus longuement dans le cas des dilaïtes. Le rapport au pouvoir central est exposé en priorité – plus que l’adhésion des fidèles – dans une perspective centripète ou centrifuge. C’est toute la question, que des cartes pourraient mettre en évidence, des relations entre tableau spatial et dynamisme invisible.

Monographies et synthèses ont insisté sur la place de l’espace dans la fondation et la diffusion des confréries. Pour le Maroc de la fin du XIXe siècle, Charles de Foucauld désigne cinq grandes zaouïas (de Ouezzane, de Boujad, entre autres), sans se préoccuper d’éventuelles relations avec le reste du Maghreb68. À la même époque, Louis Rinn écrit que « la congrégation des Tidjaniya est la seule des congrégations musulmanes qui ait, exclusivement en Algérie, ses origines, ses traditions et ses intérêts matériels. C’est la seule qui, par ses statuts mêmes, ne peut pas avoir d’attaches avec les ordres religieux de l’Orient ou du Maroc69. » Effectivement, la question portant sur l’ancrage géographique, la confrérie peut passer comme profrançaise. La diffusion est objet de surveillance. Mais la réalité peut être différente des descriptions statiques ou des voeux, et des confréries se répandent, comme celle d’Ouezzane ou la Darqawiyya en Algérie70. Soit l’exemple de la Tija¯niyya. Dans le courant du soufisme, une chaîne s’est constituée, essaimant à partir du ksar d’‘Ayn-Mâdi, sur le versant méridional du djebel Amour, à la limite du Sahara, et non loin de Laghouat, dans une région de contact entre les hommes, les idées et les denrées du Maghreb, de l’Afrique et de l’Orient. C’est ici qu’est né, en 1737-1738, le fondateur de la Tija¯niyya, Ahmed Tijani. Ce dernier effectue de multiples pérégrinations au Maroc, dans le Sud algérien, en Tunisie, au Caire, à La Mecque. Il séjourne ainsi au Maroc plusieurs fois avant son installation définitive ; et la Tija¯niyya s’y implante, dans un espace pourtant saturé de confréries. Une zaouïa est construite au coeur de l’ancienne ville de Fès, dans le quartier de la mosquée Qarawı¯yyı¯n, et c’est d’ailleurs là que Tijani meurt en 1815. Le tombeau de cette figure charismatique originale est ensuite devenu un lieu de pèlerinage. En même temps, les stratégies de la confrérie sont prises dans les enjeux politiques tourmentés de son temps : relations tendues entre la Tija¯niyya et le pouvoir turc en Algérie, plus faciles entre les tijanis tunisiens et les beys de Tunis, siège d’‘Ayn- Ma¯dı¯ par Abd el-Kader en 1838, concurrence possible entre les branches marocaine et algérienne pour la détention, symbolique, du tombeau71. La diffusion, sous la forme de chaînes et d’affinités interafricaines, n’a cessé de s’étendre à la Mauritanie actuelle, au Sénégal, aux pays de l’Afrique subsaharienne. Ce large réseau a évolué en centres concurrents, selon des branches et, aujourd’hui, des axes internationaux. Le Maroc est loin d’en être absent.

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62 - Voir par exemple Pierre BOURDIEU, « Sur les rapports entre la sociologie et l’histoire en Allemagne et en France », Actes de la recherche en sciences sociales, 106-107, 1995, p. 108- 122, ici p. 119.
63-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 276.
64 - H. FERHAT, Sabta..., op. cit., chap. 5, « Sabta, l’impossible indépendance », p. 171-217, ici p. 195-196.
65-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 416-423.
66 - Ibid., p. 18-19.
67 - Ibid., respectivement p. 415 et 481.
68 - Charles de FOUCAULD, Reconnaissance au Maroc, Paris, Société d’éditions géographiques, 1888.
69 - Louis RINN, Marabouts et khouan. Étude sur l’islam en Algérie avec une carte indiquant la marche, la situation et l’importance des ordres religieux musulmans, Alger, A. Jourdan, 1884, p. 449-450.
70 - Georges DRAGUE, Esquisse d’histoire religieuse du Maroc, Paris, J. Peyronnet, 1952.
Voir la liste des dix-neuf confréries qui rend compte sommairement de leur chronologie et de leur essaimage, p. 277. Sur les Taïbya hors du Maroc, voir L.RINN, Marabouts et khouan..., op. cit., p. 384.
71 - Jillali EL ADNANI, La Tijâniyya, 1781-1881. Les origines d’une confrérie religieuse au Maghreb, Rabat, Éd. Marsam, 2007 ; Jean-Louis TRIAUD, « La Tidjaniya, une confrérie musulmane transnationale », Politique étrangère, 4, 2010, p. 831-842.

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