Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 9

Une monographie peut être dynamique et élargir les limites dans le temps, et cesser ainsi d’être isolable, tant sont nombreux les points de rencontre. Concluant à la dynamique de la diffusion, un officier téméraire doutait que la conquête du Maroc pût être représentée en couleurs unies et lisses ou en hachures, et il estimait qu’il convenait de tenir compte de réalités successives, insensibles à une perception immédiate, et de reconnaître des traces : ce sont des moments et des noeuds, des pleins et des vides, et des séquences invisibles dans les seules données immobiles72. Il faut inclure les forces religieuses, dans de longs parcours réticulaires.

Mémoires et traces

Il y aurait lieu de reprendre l’histoire des juifs du Maroc dans sa très longue durée et via sa mémoire, en continu. L’attention s’est portée sur les composantes arabe, berbère, juive, et leurs relations. Les juifs expulsés d’Espagne, les megorashim, se sont établis au Maroc, y ont apporté leur science et leurs usages ; les populations musulmanes et juives ont conservé la mémoire de la musique hispano-arabe, les juifs fournissant des musiciens aux orchestres de cour ; une littérature spécifique s’est développée, dans la poésie populaire et par des récits judéo-musulmans ; des pèlerinages ont rassemblé musulmans et juifs. Des Pourim ont été institués, commémorant la bataille des Trois Rois de 1578, le bombardement de Tanger de 1844, le débarquement de 1942. On se gardera, certes, d’omettre les tensions et de ne voir qu’une histoire constamment idyllique. Mais Haïm Zafrani a insisté, comme d’autres auteurs, sur les formes de convergence, de symbiose, et sur une double identité, fidèle au judaïsme universel et ancrée dans l’environnement socioculturel local73.

Les captifs noirs proviendraient du Soudan selon des témoignages répétés, douteux, comme celui de l’esclave français Germain Moüette74. Des convois d’esclaves auraient été conduits au Maroc, après des prises successives, bien datées. C’est la version portée par des indications clairsemées, approximatives. L’expédition organisée par Ahmed al-Mansour au Soudan (1590-1591) a ramené de l’or75 – mais non, comme il a été souvent et à tort écrit, en fortes quantités – et des esclaves – pour un premier noyau de la future armée des ‘Abîd al-Bukhârî ainsi que pour les chiourmes, mais non pour les plantations de sucre du Sous, où la main-d’oeuvre ne manquait pas. Dans sa grande majorité, l’armée des ‘Abîd al- Bukhârî a été recrutée par Moulay Ismaïl au Maroc même, dans les tribus du Haouz, du Rif, des plaines côtières, des villes (Meknès, Fès, Tétouan)76. Une grande partie a été affectée à Mashra ar-Ramla, une autre à Meknès, et le reste distribué entre les différentes qasbas établies dans l’empire. La constitution d’une telle armée est aujourd’hui considérée comme un signe tangible de la diversité des contingents, qui font d’elle une entité si disparate et fluide qu’elle ne permet pas de distinctions simples entre catégories. Les critères d’établissement de ces dernières sont multiples, liés à des politiques, des formes de prestige, des usages et, en définitive, à des constructions idéologiques instables : « Blancs » ou « Noirs » des descriptions, apparence physique et diversité des couleurs de peau, variété des conditions juridiques et degré de dépendance (esclaves incontestés, recrues de statut ambigu, volontaires libres), absence de mémoire lignagère et d’ancrage territorial – c’est-à-dire une certaine vulnérabilité –, obéissance exclusive due au sultan consolidée par un serment de fidélité, mariages endogames, fonctions économiques77. L’hétérogénéité des forces militaires n’est pas plus qu’ailleurs une spécificité, et elle substitue partout aux cadres spatiaux des assignations malléables. Des jurisconsultes de Fès se sont insurgés contre l’asservissement de musulmans libres. Ces questions sont exposées dans l’Histoire du Maroc, de façon concise et claire, comme un épisode de la maîtrise militaire manifeste d’un État fort, armé.

Dans l’immense histoire rétrospectivement reconstituée du peuplement, des hypothèses et des affirmations contradictoires ont été émises, et il convient d’intégrer ces relais, même s’ils ne disent pas le vrai. Les lignes d’un géographe comme Élisée Reclus sont un jalon, quand il s’efforce de définir des groupes sociaux – Berbères « blancs », Haratîn « noirs » – pouvant entrer dans une histoire systématique des traditions orientalistes78. Et des indices posthumes, que d’autres références mémorielles pourraient étayer, ont été relevés, expression d’effets différés et de traces, durables et parfois imaginaires, dans la population79. La domesticité noire, dans les villes et les campagnes, est signalée par toutes sortes de témoignages (y compris les contes). Ernest Gellner raconte que, dans les montagnes du Maroc central où il menait un travail de terrain dans les années 1950 et au début des années 1960, il rencontra un homme noir, ancien esclave, dont le grand-père parlait encore une langue africaine et qui avait été amené « probablement » à travers le Sahara. Des Noirs du Gharb étaient désignés sous le nom de « tribu des abid 80 ». Les Gnaoua se disent originaires de l’ancien Soudan. L’esclave noir et ses origines sont entrés dans une légende, venue de l’historiographie et de la mémoire orale, qui fait éclater les cadres établis. Issue d’origines et de filiations diverses, de mobilités diffuses, la part de l’Afrique noire reste un objet pour l’historien, l’ethnologue et l’anthropologue. Celle de l’Orient aussi : comme « un gros ventre qui se nourrit inlassablement de l’allogène », la terre des Berbères Aït Ba’amran, au sud de Tiznit, s’est ouverte dès l’origine, selon les légendes, aux adversaires de Sidna Suleyman (le roi Salomon), qui furent envoyés dans le Sous sur des chameaux, à des personnages venus d’Orient (tel Sidna Ali, gendre du prophète), comme à des exilés originaires de tribus du Maroc. C’est à nouveau la relation entre histoire et mémoire qui se joue ici : les réquisitions et les déplacements, et leurs suites supposées, doivent s’entendre à la fois dans les lieux d’arrivée et de départ, ou seulement dans la région d’accueil, mais toujours dans la durée. Le groupe n’échappe pas à l’entrée du monde dans la mémoire la plus contemporaine, suivant les migrations et par la fiction81.

Enclaves et voies d’accès

Les traces et les acteurs du monde se retrouvent dans les mailles du local, et l’histoire des corsaires de Salé est un exemple de l’intrication des aires géographiques. Les capitaines de navires (raïs) qui sont, au XVIe et au début du XVIIe siècle, en majorité des convertis, originaires d’Alger, d’autres ports de la Méditerranée, ou d’Europe, prennent place à l’embouchure du Bouregreg d’où, à partir du milieu du XVIIe siècle, les membres de mêmes familles peuvent s’illustrer dans des campagnes proches ou lointaines, vers les Canaries et les Açores, l’Angleterre, l’Islande ou Terre-Neuve. Ces hommes relient les espaces maritimes, à partir d’une base dynamique, d’un pôle et relais, et ils contribuent à conquérir les voies océaniques82. Le contact avec l’extérieur s’effectue par des portes et des enclaves. L’occupation de cités côtières – Tanger est reprise aux Anglais en 1684, Larache en 1689, Asila aux Espagnols en 1690 – a des effets sur les arrière-pays. À proximité du continent, tel est le rôle de Gibraltar après 1704 : elle intègre l’Angleterre dans un ensemble régional. La place est ravitaillée désormais par le Maroc, et bientôt une ambassade obtient des privilèges économiques tels que l’extension du commerce maritime et la liberté de circulation pour les Anglais qui promettent la fourniture d’armes. Les rapports avec l’étranger ont introduit Gibraltar dans l’histoire du Maroc : c’est un début anticipé du XIXe siècle.

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72 - Sur la notion d’occupation, voir DanielNORDMAN, « Événement et occupation 1541, 1830, 1907 », no thématique « Journées d’études en hommage à Daniel Rivet. Rabat, 28-29 novembre 2011 », Les rencontres du centre Jacques Berque, 3, 2012, p. 37-47, http:// www.cjb.ma/images/stories/Rencontre_3_Daniel_Rivet_ok_ba.pdf.
73 - H. ZAFRANI, Deux mille ans de vie juive au Maroc..., op. cit., passim.
74 - Germain MOÜETTE, Histoire des conquestes de Mouley Archy, connu sous le nom de Roy de Tafilet ; et de Mouley Ismaël, ou Seméin son frère..., Paris, E. Couterot, 1683, p. 306- 308.
75-M. KABLY (dir.), Histoire du Maroc..., op. cit., p. 406-407.
76 - Ibid., p. 432-434. Voir Allan Richard MEYERS, « The ‘Abid ‘l-Buhari: Slave Soldiers and Statecraft in Morocco, 1672-1790 », Ph. D., Cornell University, 1974. Mise au point nuancée de NabilMOULINE, Le califat imaginaire d’Ahmad al-Mansûr. Pouvoir et diplomatie au Maroc au XVI e siècle, Paris, PUF, 2009, p. 269-271 et 334. Synthèse de B.ROSENBERGER, Le Maroc au XVIe siècle..., op. cit., p. 176-178.
77 - La bibliographie, historique et anthropologique, est considérable. Voir Roger BOTTE, « ‘Bouc noir’ contre ‘Bélier blanc’. L’armée des ‘Abid al-Bukhari du sultan Mawlay Isma’il (1672-1727) », et Jocelyne DAKHLIA, « Le fondu des couleurs ? Expériences croisées de captivité dans le Maroc de l’armée noire », in R. BOTTE et A. STELLA (dir.), Couleurs de l’esclavage sur les deux rives de la Méditerranée (Moyen Âge-XXe siècle), Paris, Karthala, 2012, respectivement p. 231-262 et 207-230. Voir aussi Fatima HARRAK, « Mawlay Isma’il’s Jaysh al-‘Abid: Reassessment of a Military Experience », in M.TORU et J. E. PHILIPS (dir.), Slave Elites in the Middle East and Africa: A Comparative Study, Londres, Kegan Paul, 2000, p. 177-196 ; Chouki ELHAMEL, « The Register of the Slaves of Sultan Mawlay Isma’il of Morocco at the Turn of the Eighteenth Century », The Journal of African History, 51-1, 2010, p. 89-98 ; Id., Black Morocco: A History of Slavery, Race, and Islam, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
78 - Élisée RECLUS, Nouvelle géographie universelle. La terre et les hommes, t. 11, L’Afrique septentrionale, 2e partie, Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc, Sahara, Paris, Hachette, 1886, p. 687-688.
79 - Frédéric de LA CHAPELLE, « Le Sultan Moulay Isma’il et les Berbères Sanhaja du Maroc central », Archives marocaines, 28, 1931, p. 7-65, ici p. 27. Voir R. BOTTE, « ‘Boucnoir’ contre ‘Bélier blanc’... », art. cit., p. 262.
80 - Ernest GELLNER, préface à Mohammed ENNAJI, Soldats, domestiques et concubines. L’esclavage au Maroc au XIXe siècle, Paris, Balland, 1994, p. 9 ; ibid., p. 204.
81 - Romain SIMENEL, L’origine est aux frontières. Les Aït Ba’amran, un exil en terre d’arganiers, Paris, Éd. de la MSH, 2010, p. 41 et passim.
82 - L. MAZIANE, Salé et ses corsaires..., op. cit., p. 171-186 (cartes).

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