Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Nordman 10

Commerce et missions diplomatiques anglaises, hollandaises ou scandinaves au XVIIIe siècle apportent une marchandise exotique : le thé83. Entrent aussi, dirigées vers Tétouan ou Fès, les porcelaines de Chine et du Japon, connues par l’intermédiaire des Hollandais. Pour le rachat de captifs, une procédure compliquée est mise en oeuvre : fonds en dépôt à Cadix ; voyages à Tanger, Tétouan, Ceuta ; cadeaux pour les intermédiaires. Les présents pour le sultan à Meknès consistent en deux miroirs, un fusil de chasse garni d’argent, des brocarts, une pièce des Gobelins, trois caisses de faïences et cabarets de Chine, et une de thé84. Les modes étrangères transforment la culture. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, Pierre Loti, qui accompagne une ambassade à Fès, décrit la cérémonie du thé, boisson qu’il est de bon ton de prendre trois fois, et précise que ses deux domestiques marocains en ont bu toute la nuit85. La consommation s’est répandue, en vagues successives.

L’extérieur et l’intérieur

M. Kably, en conclusion, qualifie le Maroc de « passeur ». Le mot met l’accent sur des formes et des effets de la mobilité, dans le temps et dans l’espace, à travers des échanges de marchandises et d’idées. Les relations avec l’extérieur sont d’une variété indéfinie. Des contacts sont perceptibles à l’intérieur du pays. Des Européens, captifs, religieux rédempteurs, y vont et viennent, observent et racontent, en ethnologues. La question des captifs a été l’objet ces dernières années de travaux renouvelés. Que ceux-ci n’aient guère aimé le Maroc, c’est un fait. Mais ils y ont vécu, ont laissé des témoignages. Le récit de Moüette relate onze années de captivité dans diverses villes du Maroc, en particulier à Meknès où Moulay Ismaïl faisait effectuer d’immenses travaux. Il a appris l’arabe, s’est renseigné, a décrit ce qu’il a vu ou entendu, et l’ouvrage contient un dictionnaire franco-arabe de près de neuf cents mots et locutions 86. Sa carte des États du sultan de Fès, qui révèle peut-être des préoccupations stratégiques, est l’oeuvre d’une véritable collaboration entre le prisonnier et un lettré de Fès. L’on voit encore Moulay Ismaïl, le grand sultan, docte et pieux, proposer une discussion théologique à un religieux, ou écouter un débat entre conseillers sur l’opportunité d’un projet de négociations de paix avec les Anglais : ceux-ci professent la religion protestante, beaucoup plus proche de celle des musulmans, puisqu’ils ne vénèrent pas d’images. Bref, les connaissances circulent. L’ouvrage de Moüette a été plusieurs fois traduit, y compris en arabe, au Maroc, il y a quelque vingt-cinq ans.

Le Maroc est aussi un enjeu. Le protectorat, la guerre du Rif et l’indépendance portent le témoignage des liens extérieurs. Quelques passages méritent une attention particulière, comme les pages convaincantes, également encadrées, qui s’achèvent sur les mémoires collectives différenciées, en Algérie et au Maroc, à propos des relations entre le sultan Moulay Abderrahmane et Abd el-Kader. Un peu surprenante en revanche est la part restreinte attribuée aux relations internationales, où les travaux de Djamal Guenane, Pierre Guillen, Jean-Claude Allain et Jean-Marc Delaunay ne sont guère utilisés. Les politiques de conquête, décidées dans les capitales européennes, importent pourtant à la compréhension des crises du début du XXe siècle et à l’histoire d’un Maroc qui a été plus qu’un objectif colonial et militaire. À travers les rapports avec l’Europe, même s’ils sont le produit de la méfiance et de la force, le monde se déploie.

C’est encore le regard des autres qui s’est introduit dans le pays, par les récits de voyageurs au XIXe siècle – français, anglais, espagnols, allemands –, par les missions militaires européennes, par le tourisme même. Une forme de mondialisation s’effectue également dans les savoirs, qui s’attachent à la géologie, à la flore, aux arts ainsi qu’à d’autres disciplines lors des expéditions militaires et scientifiques et dans les sociétés savantes. Des explorateurs, consacrés ou non par l’Université, ont parcouru le pays. L’Histoire du Maroc précise les ouvrages des géographes sans entrer dans le détail de leurs apports. Les noms de savants et d’intellectuels – Foucauld, Robert Montagne, Louis Massignon, Jean Dresch, Jacques Berque et beaucoup d’autres – sont brièvement cités. Le contexte politique a pu guider leurs pas, les idéologies du temps infléchir certains de leurs travaux. Il reste qu’ils ont vu, décrit et souvent compris. Ils ont élaboré des schémas et des théories, qui, bien que datés, n’ont pas pour autant disparu. Il en subsiste des enseignements qui ont marqué les disciplines, en les façonnant ou les refaçonnant. L’internationalisation du savoir est passée par de multiples expériences.

Comment écrire une Histoire du Maroc ? Celle qu’a dirigé M. Kably est marquée par une unité certaine, grâce à l’érudition qui se déploie à partir de travaux récents dans la conception de l’ensemble. Des approches différentes seraient cependant possibles, et il est vraisemblable qu’elles sont liées. J’en retiendrai deux. D’abord un recours étendu à d’autres considérations, émanant de disciplines voisines, anthropologiques et linguistiques. Selon les enseignements, denses et accessibles, d’un livre traversant trois millénaires, de l’apparition de l’écriture libyque au militantisme berbériste, la première serait née d’une influence phénicienne – la probabilité d’une création endogène étant très faible87. Une telle question, appartenant au nombre de celles qui sont particulièrement difficiles, a pu être abordée sans dogmatisme par des argumentations critiques qui font la part de l’hypothèse, de la probabilité et des relatives certitudes. Dès les débuts, les sociétés du Maghreb ont été en effet ouvertes aux apports extérieurs, et elles n’ont cessé de l’être.

Un autre choix, surtout, tendrait à la mise en place de temporalités multiples, se chevauchant ou non, qu’une histoire développée sur la très longue durée incite à rechercher et à retrouver : soit une transgression des siècles, si l’on voulait en juger selon de multiples chronologies. Car les temporalités sont spécifiques, selon les disciplines, mais aussi et surtout selon les objets, comme les paysages, l’État, le commerce et la course, la vie religieuse ou les courants intellectuels. Ajoutons enfin que, dans les liaisons et les correspondances, j’ai évoqué principalement une direction : vers les lieux de l’accueil. L’examen d’une lente expansion vers le monde engagerait une réflexion complémentaire sur l’ouverture vers la Méditerranée, l’Afrique et l’Europe.

Il est donc toujours possible d’emprunter à d’autres disciplines, et le choix de périodisations peut susciter des hésitations. Mais mes observations ne suffisent pas à modifier l’impression générale que laisse l’Histoire du Maroc. L’autre question en effet, quant à la tonalité de l’ensemble, consisterait à évaluer en dernière analyse la place de cette histoire monumentale dans le cours de l’historiographie aujourd’hui. Les rencontres scientifiques citées ont rassemblé à plusieurs reprises des chercheurs du Maghreb autour d’interrogations telles que les sources, l’écriture historique, la périodisation, les survivances de l’histoire dite coloniale, et ont montré à quel point une telle réflexion est impérative, pour ne pas dire axiale. Ces colloques, en particulier les plus récents, ont signalé clairement des disparités, ou plutôt des oscillations, principalement, entre échelles88 : l’une qui tend vers des généralités, trop simplistes pour n’être pas suspectes – comme les temps modernes, l’époque contemporaine –, l’autre vers la spécificité et l’exceptionnalité étatiques, nationales ou protonationales, qui ont pu sembler à certains, en réaction, excessives, voire obsessionnelles. Le dilemme a été récurrent. Par moments, il peut passer pour rituel à l’excès, pesant et sans issue. Ces mêmes communications mettent l’accent sur des formes de continuité, celles qui, par exemple, s’appuieraient sur l’indispensable distinction entre le savoir colonial caduc – et ses usages politiques –, d’autres savoirs non moins anciens, mais précieux – lesquels ne constituent donc pas tous, ou tout entier, un en-soi forclos par définition –, et a fortiori ceux qui ont heureusement suivi. Il arrive ainsi que les historiens les plus novateurs estiment que d’anciens travaux, classiques, restent « incontournables ». Si dans le détail – qui compte toujours –, des sites, des moments mal connus, des forces religieuses, des nouveautés économiques ou encore des conflits du passé suscitent des discussions, celles-ci ne sont plus liées, et cela depuis longtemps, à de tenaces et immuables survivances, exclusivement idéologiques, aussi massives et balisées que les grandes doctrines d’autrefois, chacune disqualifiant la précédente ou la concurrente, comme si l’histoire du Maroc avait dû et devait à tout prix être, maintenant, repensée et réécrite de fond en comble.

Sous des formes plus discrètes, un peu en filigrane, ces débats affleurent dans l’Histoire du Maroc. La capacité, chez la plupart de ses auteurs, de s’adapter aux sujets les plus divers suppose, malgré quelques insuffisances dans tel ou tel développement, que l’ouvrage a été réalisé comme un travail intégré et unifié, sans débordement. C’est aussi là, je crois, ce à quoi le livre a, en somme, abouti : l’oeuvre est utile, convaincante souvent, pédagogique et accessible à divers publics, parce qu’elle n’est ni exagérément sceptique, ni offensive, ni intransigeante, ni polémique. Difficilement réductible à un ou plusieurs courants historiques particuliers, elle est de facture universitaire, écrite dans un esprit d’équilibre raisonnable, conforme aux règles et aux usages. Elle s’appuie sur des connaissances historiques actuelles, multiples, sans frontières préconçues, et elle sait être non moins attentive à des travaux qui méritent encore – moyennant un examen conduit avec circonspection et sens critique – d’être reçus : cette Histoire du Maroc se révèle, en définitive, expérimentale et pragmatique89.

Daniel Nordman

CNRS – CRH

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83 - Abdelahad SEBTI, « Itinéraires du thé à la menthe », in Tea for two. Les rituels du thé dans le monde, Bruxelles, Crédit communal, 1999, p. 141 sq.
84 - Ahmed FAROUK, Relation en forme de journal du voiage pour la redemption des captifs aux roiaumes de Maroc et d’Alger pendant les années 1723, 1724 et 1725, par les Pères Jean de La Faye... [1726], Paris, Bouchène, 2000, p. 72 ; Fabienne TIRAN, « Trinitaires et Mercédaires à Marseille et le rachat des captifs de Barbarie », Cahiers de la Méditerranée, 87, 2013, p. 173-186.
85 - Pierre LOTI, Au Maroc, Paris, Calmann-Lévy, 1890, p. 179 et 181-182.
86 - Germain MOÜETTE, Relation de la captivité du Sr Moüette dans les royaumes de Fez et de Maroc, Paris, J. Cochart, 1683.
87 - Dominique CASAJUS, L’alphabet touareg. Histoire d’un vieil alphabet africain, Paris, CNRS Éditions, 2015, p. 82-86, 94 et 197.
88 - A. EL MOUDDEN, «Émergence d’un nouvel objet de recherche... », art. cit., p. 127.
89 - Je renvoie à nouveau aux conclusions de H. ABDESSAMAD, « La périodisation dans l’écriture de l’histoire du Maghreb... », art. cit.

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