Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc
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Comptes rendus et commentaires Comptes rendus D.Rivet 2

Le chapitre enjambant le XVI° sa’adien et les débuts de la monarchie ‘alawite n’est pas le plus neuf de cet ouvrage phare. La période sa’adienne est trop rapidement parcourue et souffre de ne pas avoir tenu compte de percées historiographiques récentes, telles celle de Bernard Rosenberger, lorsqu’il montre comment cette dynastie a su capter à son profit la première modernité européenne et déplacer le centre de gravité du Maroc en direction de la côte atlantique5. De même, peut-on regretter que l’ouvrage consacre autant de pages à la république corsaire de Salé qu’à la principauté maraboutique de Dilâ’, chant du cygne de la berbérité en tant qu’ingrédient fort d’un agir politique créateur et non pas seulement protestataire. Par contre, on prendra acte des développements bien construits et richement informés consacrés aux sultans Mawlay Isma’il (1672-1727) et surtout Mohamed ben Abdallah (1757-1790). Ce dernier souverain élevé par une grand-mère cultivée qui l’emmène accomplir le hajj à l’âge de neuf ans est donné à voir comme l’archétype du souverain réformateur (al-malik al-muslih) qui a fait défaut au XIX°.

Au siècle suivant est consacré le chapitre VIII. Il a été le banc d’essai sur lequel les premiers historiens marocains post-coloniaux se sont fait les griffes : à commencer par Abdallah Laroui dans sa thèse, remarquable, consacrée aux origines sociales et culturelles du nationalisme6. C’est qu’enfin la source étatique surgit abondamment : qu’il s’agisse de la correspondance adressée par le Makhzen (le levier étatique) à ses agents locaux ou bien du relevé de l’impôt (le ferd). Et qu’on peut la croiser avec la prolifique correspondance consulaire adressée aux chancelleries des Etats européens (le fameux « concert des nations »). Ce XIX° siècle est cousu de main de maître et on appréciera l’apport de savoir établi par de multiples thèses en arabe (souvent multigraphiées), qui irriguent le texte le moment venu. De même qu’on sera sensible à l’effort pour raconter l’encerclement du Maroc non plus ouvertement par la France depuis l’Algérie, mais obliquement, subtilement, par la Grande Bretagne à travers le prisme du personnage, fascinant, de Sir John Drumond Hay, qui opère un recentrage des données constitutives de l’expansion européenne au Maroc : un Hay, indéboulonnable consul britannique et conseiller privilégié de trois sultans, a compté presque autant qu’un Lyautey dans l’apprentissage par les élites marocaines de la modernité intrusive de l’Europe. Mais l’acquis le plus novateur de cette mise en perspective du XIX° consiste à renoncer à l’emploi du fameux couple blâd al-makhzân/blâd as-sîba (territoire soumis à l’Etat et fiscalisé /pays de la fronde fiscale et de l’anarchie). Car ces deux entités soi disant antinomiques font système et la destruction de l’une impliquerait la destruction de l’autre.

Le XX° siècle est scindé en deux chapitres : la période du protectorat et celle du « Maroc indépendant » correspondant aux règnes de Mohamed V et de Hassan II. On pourrait adopter un autre découpage séquentiel ; trentenaire en pointillé. Conquête coloniale et résistances autochtones de 1900 à 1930, mouvement national et réactions franco-espagnoles de 1930 à 1960, « monarchie constitutionnelle de droit divin » avec Hassan II de 1961 à 1992, recherche d’une transition consensuelle depuis, chevauchant la fin de règne de Hassan II et les premières années de Mohamed VI ? C’est là plutôt un regret qu’une critique, car, pour ma part, je n’ai pas osé m’affranchir de la césure de l’indépendance, qui fonctionne encore sur un mode quasi magique. Le lecteur hexagonal ne s’étonnera pas que l’ouvrage couvre tout le XX° siècle. Le lecteur averti saluera, lui, l’audace des artisans de ce bel ouvrage. Il y a peu encore -plaisantaient nos collègues marocains - l’histoire du temps présent débutait en 1912 et s’arrêtait à l’indépendance.

Le chapitre IX consacré aux protectorats est dense et sonne juste : foin du « discours national » (kalam watanî) qui surdéterminait les prises de parole dans les colloques des années 1970/1980. Le connaisseur de cette époque mettra en exergue le rétablissement à sa juste place de la zone espagnole dans ce récit consacré au temps du protectorat et l’accent mis sur la zone internationale de Tanger. L’historique du mouvement national est de belle facture, en sollicitant abondamment des thèses et sources orales point familières aux historiens francophones, barbouillés ou imprégnés d’arabe classique et moderne. On relève çà et là des vétilles ou des oublis. Sorbier de Pougnadoresse ne fut pas - comme l’entendit son gendre complaisant- le « Colbert de Lyautey »7, mais bien la cheville ouvrière de l’instauration, subreptice, de l’administration directe, cauchemar du Maréchal, dépassé sur le tard par la dynamique du colonialisme. Le général Spillmann non plus ne fut guère l’observateur critique des pratiques du pacha de Marrakech et vice-roi du sud Thami al-Gawi. Ce fut le fait de l’inflexible colonel Paul Schoën, dont la carrière souffrit d’avoir dénoncé dans un rapport, implacable de précision, les agissements de ce quasi satrape. Il convient donc de trier de plus près le bon grain de l’ivraie quand on s’appuie sur les écrits légués par les praticiens du protectorat. Pour ne pas sombrer dans la critique pointilliste, relevons à l’actif de ce chapitre un peu inégal, les très belles pages consacrées à l’urbanisme flamboyant du premier protectorat et à la fabrique de Casablanca. Elles procèdent heureusement de cet effet patrimoine qui conduit les Marocains à assumer aujourd’hui l’héritage monumental avant-gardiste légué par la brève période coloniale.

Le dernier chapitre paraîtra sans doute étriqué et frileux au regard des historiens qui évoluent dans l’orbe sans frontières scientifiques, ni appartenance territoriale, des chercheurs en sciences sociales. En un temps où l’histoire du genre, du corps, des minorités, des marges, de l’interstitiel fait florès et où on rebondit d’un séminaire à l’autre de la world history à la micro-storia, des lecteurs ne manqueront pas de relever la minoration des femmes, des harâtin (descendants d’esclaves noirs), des juifs et des berbères (imazighen). Mais nos auteurs, eux, ne parlent pas d’un lieu déterritorialisé et aseptisé comme tendent à le devenir nos sociétés savantes outre Méditerranée. Ils s’adressent d’abord à leurs compatriotes qui s’interrogent : sommes-nous une nation ? Depuis quand ? Pourquoi faire ? Qu’est-ce qui génère du lien entre nous ? Qu’est-ce qui s’est passé depuis 1956 ? Avons-nous été, nous aussi, victimes d’une grande illusion lyrique au moment de l’indépendance ? Pourquoi ce divorce, sanglant, entre mouvement national et monarchie ? Comment sommes-nous entrés en servitude (in)volontaire à partir de 1965 et pourquoi avons-nous été astreints à un régime à l’autoritarisme étouffant jusqu’à l’orée des années 1990 ? Sur quelle base pouvons-nous nous retrouver et construire un corps politique partageant un socle commun de convictions ? Et surtout, comment sortir de l’Etat parallèle et souterrain (le néo-makhzen) pour accéder à l’Etat de droit (la dawla) ?

Admettons que la concordance des temps entre « eux » et « nous » (je m’inscris dans un espace intellectuel franco-français) s’est défaite depuis le reflux du tiers-mondisme, qui fit longtemps office de passerelle entre les deux rives. Et qu’il nous faut apprendre à lire entre les lignes ce que nos partenaires marocains nous glissent, avec une certaine retenue, dans ce dernier chapitre sur la lancée des recommandations de l’instance Equité et réconciliation, qui leur a légué un cahier des charges et une charte déontologique. C’est donc à juste titre que les auteurs mettent en exergue l’émergence d’une « société civile prodémocratique » au début des années 1990, qui va accompagner la transition d’une forme d’« autoritarisme absolu » inédite au Maroc à un « gouvernement d’alternance consensuelle » du vivant même de Hassan II.

Pour ma part, j’ai apprécié la vision que donne à voir ce dernier chapitre du Maroc depuis 1956. Même si j’ai trouvé que l’historique de la vie culturelle se limitait parfois à un listing des créations littéraires, musicales et picturales et si je trébuche sur l’assertion d’après laquelle les années 1980 furent plus créatives que les années 1990 sans qu’on nous explique pourquoi. Par contre, j’ai trouvé éclairant le regard porté sur la question du Sahara occidental et équitable les appréciations instillées par touches successives sur Hassan II. J’eusse aimé que les auteurs descendent plus en bas dans la société et qu’ils fissent un plus large usage des enquêtes et essais monographiques lancés jusqu’à la disparition, si malencontreuse et presque simultanée, de La Malif (une revue qui fut le poumon de l’intelligentsia critique) et du Bulletin économique et social du Maroc, (un instrument de travail légué par ce qu’il y eut de meilleur dans le protectorat : la volonté de savoir pour agir au plus juste).

Il me faut dire enfin un mot du premier chapitre : le seul à avoir été écrit d’une seule voix, sous la plume du géographe Mohamed Naciri. Il est posé là comme une introduction à la Vidal de la Blache et ce tableau géographique du Maroc en longue durée constitue une boîte à outils dont tous les chercheurs feront usage. A juste titre, Naciri s’élève contre la « tyrannie sans nuances » du cadre physique montée en épingle par les géographes coloniaux. Il dresse une typologie ingénieuse pour inventorier les logiques de découpage des territoires, où, successivement, les paramètres ethnique, mystique et maraboutico-chérifien se succèdent. Il est plus convaincant lorsqu’il analyse les « catégories anciennes de représentation du territoire » et restitue comment les Marocains jadis appréhendaient l’espace « pour s’y frayer un chemin ». Ce chapitre représente, à n’en pas douter, une magistrale préface à l’ouvrage. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qu’eurent écrit un anthropologue de la classe de Abdallah Hammoudi ou un historien orfèvre du concept de la trempe de Abdesselam Cheddadi. Peut-être le livre eut-il gagné à être lancé sous ces trois entrées ?

Pour finir, on peut se servir de cet ouvrage comme d’un manuel, exhaustif, pour suivre le déroulement en continu de l’histoire du Maroc. On peut le consulter comme une encyclopédie pour reprendre et creuser un point particulier. On peut aussi en user comme d’un essai pour apprendre à connaître un pays dont Jacques Berque soulignait jadis l’« opacité vertigineuse » et dont politologues et anthropologues se sont trop abusivement arrogé le monopole de l’élucidation. A ses initiateurs, j’ose objurguer de s’employer à diffuser à l’étranger cet ouvrage indispensable et irremplaçable pour entrer en familiarité avec le passé du Maroc.

Daniel Rivet

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5- Bernard Rosenberger, Le Maroc au XVI° siècle. Au seuil de la modernité, Fondation des Trois Cultures, Grenade, 2008.
6- Abdallah Laroui, Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain, Maspero, Paris, 1976.
7- Bertrand Desmazières, Pierre de Sorbier de Pougnadoresse. Un Colbert marocain, l’Harmattan, Paris, 1998.

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